Le mot "non-violence" a 100 ans

Auteur

Alain Refalo

Année de publication

2020

Cet article est paru dans
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Le mot « non-violence » est un mystère. Le substantif est très récent et en même temps, il désigne une idée très ancienne. C’est un mot qui a un siècle, mais l’idée qu’il recouvre remonte à la nuit des temps. Pendant des siècles, voire des millénaires, il n’existait pas de mot pour traduire l’idée d’agir sans violence, de résister sans armes, de s’affirmer sans agresser, de défendre son pays sans faire la guerre. Il est très significatif que notre culture, pendant très longtemps, n’ait pas considéré qu’il fallait créer un antonyme au mot « violence » qui, lui, est universel.


Le mot « non-violence » est la traduction du terme sanskrit ahimsa (qui jalonne la littérature jaïniste, bouddhiste et hindouiste), et qui signifie le respect absolu, en pensée, en parole et en action de tout être vivant. C’est Gandhi, le premier, qui a réalisé cette traduction en 1919 dans la langue anglaise. Ce faisant, il a forgé un nouveau concept pour nommer une idée qui avait été exprimée par d’autres mots jusqu’alors (tout particulièrement « non-résistance » et « résistance passive »). Gandhi lui-même, a navigué dans le choix des mots pour nommer sa philosophie et son combat. Insatisfait par l’expression « résistance passive » qu’il utilise d’abord en Afrique du Sud, il crée un terme sanskrit, satyagraha, plus orienté vers la lutte active et la désobéissance civile. À son retour en Inde en 1915, il redécouvre le terme ahimsa et le traduit en langue anglaise par « non-violence » en avril 1919. Le contexte de l’apparition du mot non-violence chez Gandhi est particulièrement signifiant. Après les débordements de violence qui surviennent lors de la campagne contre les lois Rowlatt, Gandhi décide de la suspendre. Dans un communiqué de presse daté du 18 avril 19191, il justifie sa décision. Il rééitère sa conviction que le satyagraha, pour être efficace, doit reposer sur satya (la vérité) et l’ahimsa (la non-violence). Ainsi, c’est dans ce communiqué, presque de façon anodine, que Gandhi traduit le terme ahimsa par « non-violence », en le mentionnant entre parenthèses. Désormais, il utilisera le mot « non-violence » lorsqu’il s’exprimera en anglais, sans toutefois supprimer ahimsa de son vocabulaire, notamment lorsqu’il écrit en gujarati. Gandhi, à ce moment-là, ne prend pas la peine d’expliquer l’irruption du mot « non-violence ». Nous formulons deux hypothèses à ce choix. La première est que Gandhi a besoin d’un mot anglais qui rappelle que l’essence du satyagraha repose sur la force de l’ahimsa, c’est-à-dire d’une action sans violence. Il veut rappeler à ses compatriotes et au-delà que le satyagraha n’est pas seulement une désobéissance, mais qu’elle est une désobéissance civile, c’est-à-dire non-violente. Bien plus tard, il expliquera qu’en créant le mot « non-violence », il a voulu faire ressortir la signification étymologique du mot ahimsa, en tant que force d’action positive, et pas seulement négative (abstention vis-à-vis du mal). La seconde hypothèse est que Gandhi, dans cette période, a besoin d’un mot anglais pour toucher le public du journal Young India, hebdomadaire en langue anglaise, dont il devient le rédacteur en chef. Le mot « non-violence » (davantage que « désobéissance civile ») permet de mettre l’accent sur la violence à laquelle il importe de dire non, en pensée, en parole et en acte.


En langue française

Le mot « non-violence » émerge étonnamment pour la première fois en 1895 dans un journal anarchiste (sans référence à l’ahimsa). Mais c’est à partir de 1923, avec l’essai de Romain Rolland consacré à Gandhi, qu’il commence à être utilisé dans certains cercles. L’actualité du combat pour l’indépendance de l’Inde fournit alors la matière première de l’idée de non-violence et donc de l’utilisation du mot « non-violence ». Très rapidement, le mot suscite des interrogations. Romain Rolland, lui-même, n’était pas toujours à l’aise avec ce mot auquel il préférait celui de « non-acceptation ». Dans les années 30, avec la montée des fascismes et la perspective d’une nouvelle guerre mondiale, le mot « non-violence « et l’idée qui l’accompagne (souvent associée au défaitisme et à la passivité) ont bien dû mal à se frayer un chemin. « La prétendue “ non-violence ” de Gandhi, souligne Romain Rolland en 1933, est un paroxysme de l’énergie tendue, un héroïsme de non-acceptation, dont la grandeur et la nécessité s’imposent plus que jamais à l’heure présente, car la brutalité est déchaînée »2.
Louis Massignon (dès 1921) et Jacques Maritain (dès 1927), les tout premiers intellectuels (avec Romain Rolland) à accorder attention à la non-violence de Gandhi, lorsqu’ils évoquent son combat, sont plus à l’aise avec l’expression satyagraha qu’avec celle de non-violence. Jacques Maritain, qui considère que le mot « non-violence « n’est « pas assez précis pour éviter tout malentendu «, plaide pour l’expression « moyens de stricte justice » pour qualifier les moyens dits non-violents. À la même époque, Emmanuel Mounier n’hésite pas à utiliser le mot « non-violence » mais il a à cœur de distinguer la non-violence du pacifisme et d’un certain idéalisme qui néglige la dureté des conflits. « La non-violence, écrit-il en 1934, n’est pas un état de tranquillité que l’on atteint en deçà de la violence, elle est un état de maîtrise et de tension — toujours instable, toujours menacé — que l’on conquiert par-delà la violence »3. Mounier, sincèrement convaincu, multipliera les efforts pour sortir la non-violence des confusions que le mot engendre. « Cette non-violence fondamentale, précise-t-il, est la politique de la vertu de force, et rejette toute alliance avec la peur et la faiblesse »4.


Cent ans après…

Le mot « non-violence » suscite toujours de multiples contre-sens, sources de nombreuses confusions sur la notion de non-violence. En France, Lanza del Vasto (années 50-60) et Jean-Marie Muller (à partir des années 70) ont consacré des centaines de pages à tenter de réduire ces malentendus et à clarifier la signification de la non-violence. « De par sa forme, explique Hans Schwab, “ non-violence ” est un signe linguistique qui n’ouvre que partiellement l’accès à la chose désignée. Pour beaucoup même, il dévie le chemin qui mène à la chose. Il favorise le préjugé »5. Parmi ces préjugés, celui de passivité est certainement le plus répandu. Et de la passivité (voire du pacifisme), on passe aisément à la résignation, à la faiblesse, à la lâcheté ou à l’inefficacité. Ces connotations négatives interrogent sur la pertinence du mot « non-violence ».
Pour certains, c’est le double sens du mot « non-violence » qui pose problème : à la fois refus de la violence pour des raisons éthiques et manière particulière d’agir dans les situations de conflit. Bien souvent, on ne retient que le premier sens, ce qui range la non-violence dans les catégories négatives que nous avons citées. D’autres estiment que le mot « non-violence », parce qu’il est construit à partir d’une négation, ne peut être associé à une action positive ou constructive. La négativité du mot semble également induire l’idée d’une négation de la violence, un refus de la voir en face et de l’affronter. À cette assertion, Jean-Marie Muller répond que « le non de “ non-violence ” est un non d’indignation, de révolte et de résistance »6. En réalité, la véritable question n’est-elle pas de savoir si la perception négative du mot non-violence ne s’expliquerait pas par le fait qu’il dit non à une notion qui, culturellement, est considérée comme positive. Toutefois, toute l’histoire de la non-violence montre que le mot désigne une idée largement positive, comme le soulignait déjà Gandhi. Aux deux premiers sens que nous avons soulignés, il faut ajouter un troisième. La non-violence exprime un véritable projet de transformation sociale et politique, un projet de civilisation. Son origine sanskrite (ahimsa) plaide d’ailleurs pour cette positivité. Dans cette langue, les mots précédés d’un préfixe négatif ne désignent pas l’absence du mot nié, mais plutôt leur dimension positive qui en est le contraire. Pour réduire sa négativité, dans certains pays (Italie, Angleterre, États-Unis), on écrit d’ailleurs le mot « non-violence » en un seul mot (« nonviolence »).
Il est à souligner qu’aucun autre mot ne s’est imposé dans notre langue pour désigner l’idée de non-violence, qui a déjà une histoire bien fournie. On peut aussi voir l’utilisation du mot « non-violence » comme un acte de résistance à la culture de la violence dominante (qui a tendance à occulter le mot et l’idée). Un acte qui implique de faire œuvre de pédagogie pour diffuser le véritable sens de la non-violence. Cet effort, synonyme de conquête permanente, ne peut qu’engendrer des résultats positifs et durables.

 

1. Press statement on suspension of civil disobedience (18 avril 1919), The Hindu, 21 avril 1919, in The Collected Works of Mahatma Gandhi (Electronic Book), 1999, no 17, p. 444.
2. Gandhi et Romain Rolland, Éd. Albin Michel, Cahiers Romain Rolland, 1969, p. 32

3. Aubier, Pour une technique des moyens spirituels (1934), in Révolution personnaliste et communautaire, Éd. Montaigne, col. « Esprit », 1935, p. 253.
4. Ibid, p. 265.
5. Alternatives Non-Violentes, no 95, Été 1995, p. 52
6. Jean-Marie Muller, Inaugurer l’âge de la non-violence, Éd. Le Relié, 2011, p. 110-111.

 


Article écrit par Alain Refalo.

Article paru dans le numéro 197 d’Alternatives non-violentes.